Érosion boisée à Bandol

Érosion boisée à Bandol

«Oh la nature ici est magnifique ! Regarde toutes ces fleurs ! Avec ce climat, ça pousse tout seul !»
Cette réflexion surprise en été au détour d’une rue est très significative. Elle illustre bien combien le paysage naturel fait partie des atouts de notre région, de notre ville et la valeur patrimoniale paysagère de notre ville comme élément de séduction aux yeux nos visiteurs.

Une nature identitaire
Quand on vient à Bandol, c’est pour voir le soleil, le bleu pailleté de la mer et une nature exhubérante que l’on associe volontiers aux cadres idylliques des vacances. Cherchez à représenter le paradis sur terre, et vous y verrez une végétation foisonnante et haute en couleur qui fait la douceur de vivre.

Le béton il y en a bien assez ailleurs, dans la vie de tous les jours, dans les grandes villes et les univers de bureaux citadins !
Peu de chances d’être dépaysé avec des constructions urbaines. Le béton cultivé dans le nord du pays ou à l’étranger est le même qu’ici ! Ce qui fait se retourner et s’exclamer le visiteur c’est cette nature généreuse : La végétation locale et les grands arbres font partie de ce qui va donner la particularité de notre ville. « En Provence, on appelle l’olivier par son prénom, parce qu’il fait partie de la famille ». Le pin est l’habitat de prédilection de la cigale. Peut-on seulement imaginer la Provence sans oliviers, ni pins, ni cigales ?

Et pourtant les grands arbres disparaissent un par un, les uns après les autres, toujours pour de bonnes raisons. Hier encore un grand pin était achevé traverse de Gascogne, demain ils seront 2 boulevard du Capelan et 22 au bout de l’Escourche couchés sur le programme de chantier de nouveaux permis… Un autre au pied de Roustagnon, et encore un autre rue Richelieu, dont les racines gênent et font remonter le béton, seront abattus cet hiver. L’année dernière c’est par dizaines qu’ils sont tombés au son des tronçonneuses parce que «une nouvelle villa», ou «une vue à dégager»,… et vu depuis la mer, le front littoral est de moins en moins vert et grignoté de petits cubes blancs !

La carte aérienne de BANDOL montre une ville construite sur toute sa façade littorale, où ne subsistent de grands espaces boisés que dans l’arrière pays ( Entrechaux, Vallongue, La Garduère ). On se rend vite compte au premier coup d’œil qu’en 60 ans d’existence balnéaire, la ville a été grignotée et a perdu la plupart de ses espaces boisés en bord de mer. Quelques arbres subsistent le long du sentier douanier et continuent de faire illusion pour la carte postale mais se comptent sur les doigts d’une main. Il ne s’écoule pas un mois sans que les arbres tombent dans la ville et les grues de chantier fleurissent plus vite que ces créatures vivantes qui mettront un demi-siècle à reconquérir l’horizon et procurer de l’ombre.

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Un statut protégé
En tant que commune littorale, Bandol a l’obligation de protéger ses espaces naturels littoraux et remarquables : bois, maquis ou falaises en bord de mer ( un tiers du territoire communal ) sont classés, répartis en zone N (naturelles) ou en EBC (espaces boisés classés), les 2 statuts pouvant même se cumuler pour une protection plus efficace juridiquement. C’est la loi Littoral qui impose le classement des espaces boisés significatifs, c’est à dire nos paysages qui ont le plus de « valeur » et qui composent l’écrin vert de la ville, autant en terme de quantité que de qualité (visuelle ou biologique).
Mais le paysage ce n’est pas seulement les espaces naturels… C’est aussi les espaces urbains et eux aussi sont protégés par des lois dans leur qualité paysagère ! Et tous constituent notre espace de vie.
La valeur du paysage
Mais le paysage n’est pas juste un cadre de vie à embellir comme on mettrait un vase de fleurs sur une toile cirée…

Loin d’être anecdotique et accessoire, le paysage est pour Bandol un moyen de revenu. La valeur visuelle est essentielle et subjective, un peu comme une œuvre d’art… donc inestimable.

Pour les communes littorales, généralement tournées économiquement vers le tourisme et donc très dépendantes de leur image, de leur attrait paysager, c’est un peu comme lorsqu’une Miss France a l’obligation de prendre le plus grand soin de son physique. Dès lors qu’elle représente le canon français, elle ne s’appartient plus et a une obligation d’image et de représentation.

Ces zones sont ainsi considérées comme partie d’un ensemble plus large que le seul terrain de monsieur X ou de la commune Y ; elles s’inscrivent dans le patrimoine paysager et biodiversitaire national, européen ou même mondial, comme c’est le cas pour les Calanches de Piana en Corse. On touche alors à la notion de bien commun.

Ce à quoi viennent s’ajouter des exigences de préservation pour ces zones côtières spécifiquement stratégiques et fragiles écologiquement. Les grands arbres ne sont pas un simple élément décoratif : ils jouent un rôle essentiel contre l’érosion des sols, l’érosion éolienne, la filtration des sédiments pollués, le maintien de températures équilibrées, et bien évidemment dans la lutte contre la pollution de l’air par oxygénation…

L’érosion paysagère
L’érosion est un phénomène inéluctable. Elle se caractérise par une progressive perte de matière. Insidieuse, sans crier gare, elle opère et un beau jour ounnamed (2)n se rend compte qu’il n’y a plus rien.

Ici ce sont les zones boisées qui sont dégénérées. Même lorsqu’elles sont classées, et supposées protégées par la loi Littoral (1986) ou la loi Paysage (1993), elles subissent les assauts du béton : constructions en marge de la loi à Vallongue, destruction d’un EBC littoral avec un terrain laissé à blanc aux Perles Marines, le Parc du Canet menacé par les impacts du même chantier autorisé toujours en dépit de la loi et du bon sens, le parc boisé classé de la villa La Caravelle menacé par des voisins désireux de voir la mer, les arbres du sentier littoral abattus par manque d’une gestion adaptée à la sécurité du site… sans compter les palmiers qui perdent la tête un peu plus chaque année à cause du charençon, ou tel particulier venu d’ailleurs qui veut du soleil plutôt que de l’ombre sur sa terrasse… Depuis des années, les arbres tombent à Bandol comme autant de victimes muettes qui ne pareront plus les jardins. Un par un, simplement un jour ils ne sont plus là et laissent un horizon bas qui se trace à la règle dans le soleil couchant.

La place du marché pittoresque avec ses platanes et son centre d’église est quasiment désormais la seule relique à Bandol d’un caractère provençal. Et encore sont-ils tous malades et offrant particulièrement depuis cet été une mine blafarde sinistre ! Jusqu’à présent trois arbres ont deja été abattus et cela risque de continuer. Les travaux de réfection de la place, plusieurs fois refaite, auront eu raison de ces arbres centenaires. Les racines, non protégées, ont en effet souffert, et les arbres fragilisés ont subi des attaques de champignons. Essayez d’imaginer la place d’un village qui vend son image provençale, sans l’ombre et le charme des platanes… L’image est symbolique sur cette place d’une identité qui s’érode au profit de l’avancée du béton. Même les arbres décoratifs de l’avenue du 11 novembre, sensés faire oublier la majestueuse allée d’entrée de ville qu’elle était, meurent les uns après les autres !

Ce processus d’érosion a commencé dès le début, dès le premier arbre coupé pour construire les premiers logements de vacances, dès que les Bandolais ont cédé à la passion du gain sans plus de considération pour une fierté régionale que les autorités municipales n’ont d’ailleurs jamais stimulée : ce furent les Katikias, Athéna, Athéna Port, la Peyrière… La ville s’est bordé d’immeubles qui ne se donnaient même pas la peine d’être élégants…
Mais à cette époque, la croissance était une notion incontournable, une revanche était à prendre sur la guerre, la loi Littoral n’existait pas encore et penser au lendemain était plus une promesse de richesse qu’une inquiétude quant aux ressources.

Quand ils auront coupé le dernier arbre…
Aujourd’hui le contexte a bien changé et pourtant les arbres continuent de tomber. Une urbanisation égocentrique, aléatoire et incontrôlée dénature notre environnement naturel et urbain. Lentement mais sûrement, la ville change de figure, perd son charme et son identité architecturale. Il ne s’agit pas de prôner une sacralisation des arbres mais juste de chercher à conserver ce qui nous a été offert et dont les arbres sont une part importante.

Des lois existent pour préserver ce patrimoine identitaire que l’individu est inapte à respecter car manquant d’une vision globalisante au-delà que sa propre échelle : que ne les fait-on pas appliquer !

Demain est une inquiétude face à des ressources qui s’épuisent et où de nouvelles menaces naturelles apparaissent ( dérèglement climatique, inondations, montée des eaux ). Il faut y faire face dès aujourd’hui ne serait-ce qu’en prenant conscience de ce que nous devrions protéger pour atténuer les effets de cette érosion de notre qualité de vie qui ne semble pas encore évidente aujourd’hui mais qui nous laissera une économie exsangue à plus ou moins long terme, vidée par le coût d’un climat devenu cyclothymique et qui s’annonce déjà.

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«Parfois, un arbre humanise mieux un paysage que ne le ferait un homme.» Gilbert Cesbron

NC


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