Un arbre en ville

Un arbre en ville

Il y a dans la ville un arbre qui va être abattu.
Vous venez de lire ces lignes et vous avez pensé : «il n’y en a pas qu’un !». En effet…

Bandol vient de fêter ses 300 ans et quelques arbres vénérables composent encore le paysage urbain. Mais ils sont de moins en moins nombreux ceux qui témoignent encore du passé de la ville, comme les platanes de l’avenue du 11 Novembre… Ils sont abattus les uns après les autres pour ne laisser que du béton fade, stérile et sans souvenirs.

Cet arbre-là, un magnifique pin d’Alep, est planté depuis plus d’un siècle sur ce qui était un pan de colline et qui devint la Montée St Michel. La ville s’est agrandie et a prospéré autour de lui. Depuis la construction de la voix ferrée, la descente de la gare par l’avenue du 11 Novembre a conduit bien des visiteurs vers le port scintillant de bleu. Cet axe majeur a marqué le début d’une nouvelle ère balnéaire pour Bandol.

Tout naturellement, le long de cette entrée de ville, s’installèrent un hôtel, «Le Bandolia», et un restaurant «la Pitchounette», à l’ombre d’un grand pin. Dans ce cadre (jadis) boisé et ombragé, la Pitchounette était très appréciée par les passants et les gourmets qui venaient pour une pause déjeuner en terrasse sous les arbres, au chant des cigales.

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Le restaurant La Pitchounette sur l’avenue du 11 Novembre, avant ce qui deviendra le Val Gardenia à partir de 1974.

Visible de la place de la poste, ce grand pin d’Alep de presque 20 m de haut couronne actuellement le Val Gardenia qui fut construit en 1974. A l’époque, l’arbre avait déjà bien failli être abattu comme tous les autres lors de la construction de la résidence mais les habitants du quartier s’y étaient opposés en raison de ses proportions majestueuses et de l’ombre bienfaisante qu’il procurait. Ils avaient obtenu sa protection. (1)

Résidence du Val Gardenia

La résidence Le Val Gardenia vue de la place de la Poste

Pourtant début Novembre cet arbre vénérable (130 ans au bas mot) va mourir sans aucune raison. Enfin… sans aucune raison sérieuse !
Les co-propriétaires du Val Gardenia ont voté son abattage sous les prétextes divers de l’ombre qu’il fait, de ses ramilles qui tombent sur les terrasses, ou des fientes d’étourneaux qui viennent s’y poser lors de leur migration. Ainsi d’un siècle à l’autre, les usages urbains sont devenus capricieux ou de mauvaise foi, et sacrifient aujourd’hui les arbres pour les mêmes raisons qui faisaient les maintenir autrefois.

Le pin du val Gardenia

Visiblement déjà élagué plusieurs fois, ce pin d’Alep devrait être supprimé dès ce mois-ci, sauf ultime sursaut des habitants de la résidence ! Faites vite pour venir le voir une dernière fois…


Les arbres font de l’ombre !
C’est aussi le constat que font les chercheurs en urbanisme qui établissent les nouvelles stratégies urbaines pour la transition énergétique du Grenelle 2 : plus d’arbres, c’est moins de climatiseurs, et moins d’énergie consommée. Mais il ne restera bientôt plus d’arbres pour faire baisser la température en ville ou raconter son histoire glorieuse.
Bientôt les oliviers du Bandolia tomberont à leur tour lors de la construction des 53 logements de la résidence hôtelière ; bientôt des cèdres somptueux disparaitront aussi du paysage de l’avenue pour faire place au futur projet des 50 logements sociaux Ogic.

L’identité de la ville est en train de disparaitre. Son paysage s’efface sans que l’on sache vraiment pourquoi. Ou peut-être justement par manque de volonté de le conserver !  Car c’est bien de paysage qu’il s’agit, même si on est en ville…

Là où porte le regard commence le PAYSAGE. Le ciel, la mer, les collines, des espaces désertiques où le regard ne s’arrête pas, et les espaces urbains où l’œil se focalise… Tout est paysage dès lors que le regard s’arrête et saisit une image. Le paysage : en tant que bien partagé et identitaire, en tant qu’inestimable valeur naturelle et humaine,en tant que ressource et bien de consommation d’une ville touristique. (2)

Paysage urbain : le défi de l’urbanisme

La ville est un ensemble de propriétés foncières, de maisons, de parcs et jardins privés. Cet ensemble compose le paysage urbain qui lui est public, un bien commun, qui n’appartient à personne et à tout le monde à la fois, habitants et visiteurs d’un jour. Parfois même ce paysage est-il un patrimoine, transmis par les générations passées d’habitants et valorisé pour le tourisme au présent. Quand une ville est belle, elle est agréable à vivre, et ce plaisir est un facteur économique comme chacun sait…

Difficile exercice que l’urbanisme qui doit composer à la fois avec la notion de paysage qui est un patrimoine commun à travers le temps et l’espace et définir les règles du bâti particulier qui forcément interfère, dans sa manière de construire une maison, un jardin, sur le paysage public.
Plus qu’un recueil règlementaire d’autorisations, d’interdictions et de prescriptions le document d’urbanisme est ici un manuel pour le citoyen “urbain, faiseur de paysage”.
Qu’un particulier construise mal sa maison ou décide de raser son jardin et c’est tout le paysage urbain qui peut être gâché. A contrario, une maison joliment rénovée, un bâti classé ou un jardin remarquable peuvent être des éléments qui contribuent à rendre la ville plus belle. Un urbanisme réussi est la mise en cohérence architecturale des propriétés privées dans le paysage voulu de la ville.

Le rôle des architectes est de définir les éléments du paysage bâti, celui qui sera composé par nos maisons, nos quartiers et lieux de vie. Le paysagiste lui va plus loin et dessine le voyage du regard, qui englobera à la fois les maisons, les quartiers, les jardins, le ciel et la mer. Architectes et paysagistes sont les experts qui abordent l’aménagement des espaces, chacun à leurs façons et qui naturellement se complètent un peu à la manière d’un artiste qui va choisir de dessiner soit les pleins, soit les vides.
Lorsque cette harmonie est atteinte, les maisons ont leur place dans le paysage et les arbres ont leur place en ville. Lorsque cette intelligence est collective, les habitants ont la perception de leur ville comme celle d’un paysage.

Pourtant loin de tendre vers cette harmonie, l’urbanisation actuelle s’oppose à l’urbanisme.

Urbanisme et urbanisation à Bandol

Anarchique et conflictuelle, l’urbanisation pose plus de problèmes qu’elle n’en résout. Les pressions économiques et sociales excluent certaines logiques paysagères ou de bien commun et l’intérêt de quelques uns finit par primer sur celui de l’ensemble. Cette tendance n’est pas nouvelle et ne concerne évidemment pas que la ville de Bandol. La plupart des communes littorales en sont affectées.

L’urbanisme échoue à engendrer cette harmonie de notre cadre de vie. Le paysage abdique sous la pression des intérêts individuels et financiers. La ville se développe comme une maladie, sans volonté ni contrôle. Personne ne s’en tient pour responsable : ni les particuliers qui blâment la commune de ne rien faire, ni la commune qui a perdu de vue l’ensemble panoramique de sa ville.

Les permis de construire sont considérés selon la loi seule, au cas par cas, et non comme partie constitutive d’un tout. Si la loi autorise une hauteur de 12 mètres de hauteur, tant pis si juste derrière des maisons seront dévalorisées, privées de vue, ou si des jardins sont condamnés à mourir désormais à l’ombre. Si la loi autorise une emprise au sol à 100%, tant pis si un parc d’arbres centenaires de cèdres et de platanes doit être sacrifié. Si la loi ne sait pas voir le paysage dans son ensemble, tant pis si les barres de béton vont remplacer les perspectives et la cohérence urbaine.

La loi aveugle n’est pourtant pas le seul prisme à considérer pour la gestion des espaces de vie urbains, a fortiori quand les enjeux sont aussi patrimoniaux et économiques. Les intérêts privés coûtent cher à la collectivité, en qualité paysagère et en infrastructures de compensation. Il faudrait vite s’en rendre compte avant la faillite économique d’une ville qui vit du tourisme.

L’ironie de la chose est qu’avec le futur chantier du Bandolia, les co-propriétaires qui ont voulu se débarrasser de cet arbre (ou laissé faire), pourraient bien regretter cet écran de verdure qui les avait protégés de la chaleur, du vis-à-vis avec les autres résidences et des bruits de circulation (puisque l’accès de la future résidence hôtelière se fera désormais par la montée St Michel). D’autant que la loi (3) les oblige à remplacer cet arbre dit de haute tige par un autre équivalent …

Vous avez dit “absurde” ?

(1) En 1976, les habitants du quartier avaient obtenu que le grand pin du Val Gardenia soit conservé, grâce à une pétition.

(2) Pour creuser cette notion globale et complexe qu’est le paysage, les plus intéressés pourront lire cet article dans les revues du développement durable : Le paysage dans l’action publique : du patrimoine au bien commun

(3) Art. UA 13 du PLU :Tout arbre de haute tige abattu doit être remplacé par la plantation d’arbres d’essences adaptées au sol et de haute tige. Les espaces libres de toute construction doivent être traités et plantés.”


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